Les violences silencieuses de nos sociétés et comment les désamorcer

Les violences silencieuses de nos sociétés et comment les désamorcer

Les angles morts de la violence

Nous nous intéressons aujourd’hui à la question de la violence, qui prend mille formes, plus ou moins visibles, dans nos mondes modernes. Se poser cette question est un corollaire indispensable à la prise en compte des impacts et des injustices dans le vaste domaine de la santé environnementale, et plus largement, de la santé globale (One Health ou Une Seule Santé).

Le terme ‘’violence’’ évoque d’emblée les conflits armés, les agressions physiques ou les injustices flagrantes. Mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. Parce que nos sociétés occidentales modernes sont traversées par des formes de violence bien plus insidieuses : les violences implicites, invisibles, silencieuses ou sous-jacentes. Ancrées dans les structures mêmes de nos systèmes économiques, politiques, culturels et cultuels, elles exercent une pression constante, lente et destructrice, non seulement sur les êtres humains, mais aussi, et de manière intrinsèque, sur tous les écosystèmes, parfois à l’échelle planétaire. Cette violence invisible est aussi le prix caché d’un modèle de développement fondé sur des mythes, dont celui de la croissance infinie d’un néolibéralisme conquérant, de la compétition généralisée, mais aussi sur iolune histoire colonisatrice ou impérialiste, et une rupture ontologique entre l’Homme et le vivant. Lever le voile sur ces mécanismes est le premier pas pour envisager une transformation profonde de notre rapport au monde.

Le sécuritarisme politique ne répond qu’à une infime partie de la violence subie par les populations

Le sécuritarisme, très en vogue chez nos politiques conservateurs, ne cible qu’une infime partie de la violence – l’insécurité liée à la délinquance et au crime – et élude l’imposante partie immergée de l’iceberg. Un exemple : la France connaît autour d’un millier de crimes de sang chaque année (et c’est bien sûr un enjeu majeur), quand le l’alcool tue prématurément 45 000 personnes, la pollution de l’air autour de 50 000, et le tabac 75 000. Pour ces seuls trois fléaux, 170 000 personnes perdent la vie chaque année de manière prématurée dans notre pays, soit 170 fois plus que la violence létale due à la criminalité. Et nous pourrions ajouter les impacts du chômage, de la solitude, des problèmes d’accès aux soins, ou encore des pollutions chimiques.

Il s’agit d’élargir le spectre, et donc notre champ de conscience, bien au-delà des injonctions « sécuritaristes », et notamment dans le très vaste domaine de la prévention environnementale, sociale et sanitaire.

Une multiplicité de formes de violence

Les formes de violence sont multiples. Pour n’en citer que quelques-unes, l’auteur sud-africain Rob Nixon évoque la ‘’violence lente’’,  et le sociologue Pierre Bourdieu traitait de ‘’violence symbolique’’, quand le sociologue et mathématicien norvégien Johan Galtung travaillait sur la ‘’violence structurelle’’ (résultant de l’exercice du pouvoir étatique, comme par exemple celle de la dissuasion nucléaire). Quelles qu’elles soient, elles sont d’autant plus redoutables qu’elles restent socialement acceptées ou normées (habitus, ‘’sociodicée’’, normopathie) et statistiquement diluées. Elles usent les corps et érodent les milieux, sans faire de bruit, jusqu’à s’installer comme une normalité : dans l’air que nous respirons, l’organisation de nos villes, nos écrans, nos emplois du temps et nos habitudes de consommation. Nous pouvons y ajouter le concept d’externalités ou de ‘’scope 3’’, à l’image de la comptabilité des émissions de gaz à effet de serre : nos importations de matières et de produits manufacturés infusent des violences dans les pays exportateurs : main d’œuvre exploitée ou maltraitée, mines dévastatrices, pollutions et déchets, etc. Nous y reviendrons.

La violence invisible : l’empreinte matérielle du confort

Le bien-être occidental repose sur une infrastructure matérielle invisible : mines, ports, entrepôts, data centers, autoroutes, réseaux électriques, élevages et abattoirs industriels. Chaque objet “dématérialisé” – e-mails, vidéos, paiements – dépend d’une chaîne d’extraction et de combustion. La violence ne se niche pas seulement dans le puits de pétrole ou la carrière : elle est partout où l’on externalise les coûts, et donc les productions. Un colis “gratuitement” livré en 24 ou 48 heures demande un avion-cargo, de longs trajets en camion, des emballages et des heures de travail précaires. L’addition réelle – air dégradé, sols stérilisés, ubérisation des emplois et accidents du travail – n’apparaît pas dans le prix final.

Cette violence produit des “zones de sacrifice”, même au cœur des pays riches : vallées bruyantes sous les couloirs aériens, quartiers asphyxiés par le trafic routier, portuaire ou aéroportuaire, riverains d’incinérateurs ou de plateformes logistiques, régions de la chimie (comme à Fos-sur-Mer, Feyzin ou même en Asie : citons la région d’Hyderabad en Inde, largement polluée par l’industrie pharmaceutique et les antibiotiques que nous utilisons en Europe). Le gradient est toujours le même : plus on est modeste, plus on encaisse les nuisances. Cette idée est incluse dans le concept d’intersectionnalité, souvent qualifié de « wokiste » par les esprits conservateurs, mais qui met très pertinemment en lumière l’effet cocktail néfaste des inégalités ou des différences (genre, âge, classe, nationalité, ethnie, handicap, orientation sexuelle). Un exemple : la pauvreté induit généralement une alimentation obésogène, un logement parfois insalubre et bruyant (proches des axes routiers), un accès au soin, à la culture et à l’éducation supérieure difficile, etc. Parce que les violences sont comme les em.erdes citées par le président Chirac : elles volent en escadrille. Ce point capital repose sur le concept de déterminants (humains, sociohistoriques et sanitaires). Et c’est précisément ce qui fait la différence entre une « simple » épidémie et une syndémie, cette dernière mettant en lumière les inégalités sociales et les comorbidités comme moteurs entrelacés de l’aggravation de la maladie.

La violence chimique et thermique : quand l’environnement blesse à bas bruit

Respirer un air vicié n’est pas le fruit du hasard. Quand l’air se charge de particules fines et ultrafines, d’oxydes d’azote et de soufre, d’ozone estival, comme dans notre région Sud, il n’y a pas de “coupable” unique, mais une addition de laisser-faire, de compromis ou de compromissions, de micro-agressions et d’habitudes : un véhicule mal réglé, une chaudière ancienne, un trafic routier ou aérien en hausse. Les moisissures dans les logements humides, le bruit chronique des axes routiers, la chaleur urbaine qui grimpe de 3 à 6 °C en été, la hausse du nombre de nuits tropicales (notamment sur la Côte d’Azur) : tout cela inflige des lésions lentes – asthme, troubles du sommeil, maladies cardio-métaboliques, épuisement – qui ne portent pas le nom de violence et pourtant raccourcissent des vies. Nous pourrions également évoquer les pollutions insidieuses, comme les PFAS (alkyls perfluorés et polyfluorés), les microplastiques, les perturbateurs endocriniens ou encore les antibiotiques (qui favorisent la hausse de la très dangereuse antibiorésistance).

La violence thermique des canicules est un exemple très concret. Elle ne « frappe » pas comme un ouragan ; elle déstabilise les rythmes biologiques, surcharge les services de santé, aggrave les inégalités (les logements mal isolés cumulent étages élevés, orientation défavorable, peu d’arbres, nuisances sonores). Somme toute, un fléau aussi invisible que redoutable, qui fait du réchauffement climatique un véritable danger pour les temps à venir, puisqu’il peut aller jusqu’à remettre en cause très directement la viabilité même de nos territoires.

Dans nos villes, certains « corps sentinelles’’ reçoivent les chocs en primeur : enfants asthmatiques, femmes enceintes exposées au bruit nocturne et aux toxiques, travailleurs du bâtiment ou agricoles, personnes âgées isolées, en particulier pendant les canicules, travailleurs en horaires décalés. Les données montrent que ces expositions s’additionnent : pollution, bruit, chaleur, précarité, traduites par ce qu’on nomme une « charge allostatique élevée’’, un stress chronique d’adaptation permanente qui use l’organisme. Mais parce que ces vies sont fragmentées dans les statistiques, la violence reste individuelle et non politique.

La violence structurelle : le coût humain du modèle productiviste

La violence implicite la plus prégnante dans nos sociétés est sans doute la violence structurelle telle que théorisée par Johan Galtung, déjà cité. Elle ne s’incarne pas dans un agresseur identifiable, mais résulte de l’organisation même de la société, qui empêche certains individus ou groupes sociaux de réaliser leur plein potentiel et de se protéger.

La précarisation et l’épuisement du travailleur

Le modèle néolibéral, érigé en norme quasi-universelle en Occident, impose une culture de la performance et de la compétition. Le travail, censé être un facteur d’épanouissement, devient souvent une source d’épuisement (burnout) et de stress chronique. La pression constante due à la productivité, l’insécurité de l’emploi et la précarité croissante, masquent une violence psychologique systémique. L’invisibilisation du « travail vivant’’ au profit des impératifs financiers (comme l’analyse le psychiatre sociologue Christophe Dejours) conduit à des dégâts humains considérables. Cette violence est d’autant plus sous-jacente qu’elle est souvent intériorisée : l’individu se sent coupable de son propre échec ou de sa fatigue, sans questionner la légitimité du système qui l’épuise. Les inégalités sociales et territoriales de santé, qui voient les catégories les moins favorisées cumuler les facteurs de risque (expositions professionnelles, pollution, stress économique), en sont l’illustration la plus cruelle.

L’injustice environnementale et sociale

La violence structurelle est indissociable de l’injustice environnementale. Les populations les plus vulnérables (revenus faibles, minorités, territoires marginalisés) sont systématiquement les plus exposées aux nuisances environnementales : sites industriels polluants, pollution atmosphérique urbaine, décharges. Ces inégalités constituent une forme de violence invisible où le lieu de résidence, le niveau de revenu ou l’origine sociale prédéterminent l’exposition à des risques qui affectent gravement la santé. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) identifie d’ailleurs ce lien entre inégalités environnementales et sociales de santé comme un enjeu majeur de santé publique.

Cette violence ne concerne pas que les humains, puisque le modèle productiviste frappe de plein fouet le monde vivant, sur la base normée du spécisme. Nous exerçons une violence inouïe sur les animaux d’élevage, jaugés à la tonne de viande et aux prix de marché.

Ce sont ainsi entre 1 000 et 2000 milliards d’animaux terrestres et aquatiques qui sont tués chaque année pour l’alimentation de notre seule espèce humaine (soit entre 30 000 et 60 000 animaux par seconde).

La violence institutionnelle : normes, délais, asymétries d’expertise

Les sociétés occidentales tentent de se protéger par des normes. Mais l’architecture institutionnelle peut devenir une machine lente à produire de la vulnérabilité. Lorsque des permis d’aménager ou des plans de mobilité minimisent les expositions cumulées (air, bruit, chaleur), lorsque des consultations publiques formelles, bien peu prises en compte de nos jours, s’achèvent sans effet tangible, lorsque la charge de la preuve pèse sur le plaignant isolé – souvent qualifié de militant ou d’extrémiste – face à des organisations expertes, on assiste à une violence procédurale. Elle ne cogne pas, elle décourage, et finit par dépolitiser des problèmes pourtant mesurables et solutionnables.

À l’échelle de l’entreprise, l’intensification du travail, la logistique et la maintenance « au plus juste » déplacent la charge du risque vers le bas de la hiérarchie : intérimaires, sous-traitants, livreurs à la tâche. Dans le domaine de la santé, l’administration du temps (quotas, logiciels, objectifs) peut imposer des renoncements éthiques ; dans la recherche, la compétition permanente remplace la confiance et assèche le sens. En somme, une violence bien réelle, mais sans cicatrice visible.

Et parlons de la violence séculaire sur les femmes et la condition féminine : elle est d’ordre culturel, cultuel ou traditionnaliste, et infuse au cœur même de nos institutions (structures patriarcales, inégalités de genre, féminicides). Citons aussi les maltraitances faites aux enfants et à l’ensemble des personnes vulnérables.

Et pour finir, n’oublions pas la violence faite aux migrants, aux pauvres (la forme extrême étant celle imposée aux « intouchables » (Dalits en Inde).

La violence algorithmique : temps capté, attention dispersée

Nous passons, jeunes et plus âgés, de plus en plus de temps sur nos écrans et dans le monde numérique, aujourd’hui largement infiltré par l’IA. Mais nous commençons à prendre conscience de l’impact de cette dépendance addictive sur notre bien-être et notre santé mentale, sans même évoquer les conséquences, notamment de l’ensemble des réseaux sociaux, sur la qualité de nos relations et sur nos démocraties. Le psychologue social étasunien Jonathan Haidt est l’un des théoriciens de la corrélation entre l’usage des plateformes numériques et la santé mentale.

En réalité, les interfaces optimisent le temps d’écran (et les profits), pas notre bien-être. Les systèmes de recommandation exploitent nos biais et nos fragilités pour maximiser le temps d’attention. Le dommage est multiple : sommeil rogné, concentration fragmentée, exposition accrue à l’anxiété. Côté climat, chaque heure de vidéo, chaque flux d’images, alimente la demande de serveurs et de réseaux énergivores.

La violence est double : sur l’écosystème attentionnel (dépendance, isolement) et sur l’écosystème matériel (énergie, métaux, déchets électroniques). Rien qui ne soit plus réel que le monde prétendument virtuel.

La violence des frontières et des déchets : l’illusion de l’“ailleurs”

L’Occident importe des ressources (métaux, aliments, énergie) et exporte une part de ses déchets (textiles, électroniques, plastiques), alimentant un véritable commerce mondialisé des inégalités. La pollution la plus dangereuse n’a pas de passeport : elle voyage avec les chaînes de valeur. Les textiles bon marché contiennent des microfibres qui finissent en mer, les batteries “propres” nécessitent un extractivisme minier très destructeur, les “biocarburants” entrent en concurrence avec les cultures vivrières. La violence consiste à dissoudre la responsabilité dans la grande largeur du système : « Je n’ai fait qu’acheter un T-shirt ou un smartphone ». Un exemple très récent a été annoncé par l’ONG Envol Vert en octobre 2025 : la consommation de soja, cacao et café en France provoque la destruction de près de 137 000 hectares de forêt à l’étranger chaque année, soit près de 200 000 stades de football, ou encore la surface de plus d’un million de piscines olympiques !

Souvenez-vous de la célèbre phrase de Voltaire (Candide) : « C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe ». C’était en 1759, il y a 266 ans.

L’écocide masqué : la violence envers les écosystèmes

Le cœur de la violence implicite occidentale réside dans son rapport ontologique à la nature. L’héritage d’une dichotomie stricte entre ‘’nature’’ et ‘’culture’’ (ou ‘’environnement’’ et ‘’humains’’) a légitimé une vision prédatrice sur le monde non-humain.

L’exploitation et l’épuisement des ressources comme norme

La recherche de la croissance économique illimitée repose sur une fiction dangereuse : la disponibilité infinie des ressources. Cette vision a institutionnalisé la surexploitation. La destruction et l’artificialisation des milieux naturels, la surexploitation des ressources (surpêche, déforestation), les pollutions généralisées des océans, des sols et de l’air sont les manifestations concrètes d’une violence silencieuse envers les écosystèmes. Ce ne sont pas des accidents isolés, mais les conséquences logiques d’un système qui valorise la maximisation du profit à court terme au-dessus de la viabilité à long terme.

Les chiffres de l’effondrement de la biodiversité (disparition de plus de 35% des milieux humides depuis 1970, menace sur les forêts tropicales, etc.) ne sont que les symptômes d’une violence écosystémique fondamentale. Cette violence est sous-jacente car elle est justifiée par le mythe du  »progrès » et du  »développement », faisant passer la destruction pour une étape nécessaire de l’amélioration du bien-être humain. L’exemple de la loi Duplomb et de la tentative de réintroduction de l’acétamipride a été assez révélateur de ce potentiel toujours vivace de violence chez les tenants de l’agrochimie.

L’invisibilisation de l’interdépendance

La violence la plus subtile est l’oubli de la « coviabilité socio-écologique », c’est-à-dire l’interdépendance des humains au vivant. En se posant en maîtres et possesseurs de la nature, selon la formule cartésienne, les sociétés occidentales se sont coupées de la réalité écologique. La pollution et les dérèglements climatiques sont des formes de « violence environnementale » qui affectent en retour la santé et la sécurité humaine (mortalité liée à la pollution, insécurité hydrique, déplacements forcés).

La violence faite à la planète et au monde vivant est donc intrinsèquement liée à la violence faite aux humains.

La violence du récit : ce que les mots recouvrent

Nous baptisons “développement” des indicateurs à la hausse, qui ne disent pourtant rien de la santé des milieux, des humains et des êtres vivants en général, ni de la qualité des relations, qu’on peut résumer en ‘’Une Seule Santé’’ (One Health). Nous parlons de “croissance verte” comme si un adjectif suffisait à magiquement annuler les externalités négatives. Nous mesurons l’efficacité et la productivité par le temps ‘’gagné’’ au lieu de comptabiliser le temps vivant retrouvé. Ce sont des violences symboliques, mais aux impacts très concrets : elles désarment la critique, banalisent l’exception et naturalisent l’injustice. Nous nous cachons derrière le verbiage, le greenwashing et les mensonges (logocratie).

Répondre à des violences lentes : principes d’action

Par où commencer quand les causes sont systémiques ? Par des principes robustes, à la bonne échelle.

Reconnaître et rendre l’invisible visible : nommer la violence lente : air intérieur malsain, inégalités d’exposition, canicules urbaines, bruit chronique, temps capté par les plateformes. La reconnaissance fait basculer du « c’est la vie » au « c’est un problème de santé publique ».

Réduire à la source : remplacer la logique de “gestion des nuisances” par la prévention primaire : moins de trafic là où vivent les gens, matériaux à faibles émissions, îlots de fraîcheur, trames vertes et bleues, sobriété énergétique et attentionnelle (écoconception numérique, compression vidéo, éteindre ou réduire l’inutile).

Aménager pour le vivant : la ville qui protège est une ville qui respire : arbres et sols perméables, ombrage piéton, pistes cyclables continues, courtes distances utiles. Les co-bénéfices sont immédiats : moins de maladies, moins de bruit, plus de lien social.

Corriger les injustices d’exposition : cibler prioritairement les ‘’quartiers cumulards’’ : écoles près d’axes de transport, logements surchauffés, zones sans parcs. Mesurer, cartographier, transparence des données. Allouer des moyens en conséquence (rénovation, isolation acoustique, verdissement).

Réguler les chaînes de valeur : de la mine au clic d’achat, imposer des devoirs de vigilance : éco-conception, réparabilité, allongement de durée de vie, interdiction de la publicité et des green claims trompeurs, traçabilité des déchets. Rapprocher le prix du coût réel.

Réparer le temps : politique du temps de la ville : horaires plus souples, semaines de 4 jours, droit à la déconnexion, organisation de séances d’activité physique et pauses au grand air dans les écoles et les entreprises. Ce qu’on peut qualifier de ‘’santé publique non médicale’’.

Soigner le récit : remplacer les promesses d’“infini” par des histoires d’assez, de suffisant, de sobriété et de partage. Valoriser la frugalité joyeuse, les réussites locales, la force du commun et de la solidarité. On ne gagne pas contre une violence lente sans imaginaire désirable.

Redéfinir la place des personnes : passer de la culpabilité à la responsabilité. Il serait confortable d’accuser “le système” et d’exonérer nos propres choix. Injuste aussi de culpabiliser des individus empêtrés dans des contraintes réelles. La voie étroite est celle de la responsabilité partagée : ménages, entreprises, médias, chercheurs, élus, autorités publiques. Chacun peut agir à sa juste échelle : une copropriété qui verdit sa cour et installe des abris vélos, une commune qui crée des “rues aux écoles”, un service hospitalier qui mesure le CO2 pour aérer intelligemment, une régie publicitaire qui désindexe les campagnes toxiques, un média local qui publie la météo de la qualité de l’air, une plateforme qui rend ses paramètres lisibles par défaut. Et cætera.

Lutter contre l’ignorance et les dénis par l’éducation : l’ignorance est en effet un facteur commun à la majorité des violences que nous avons abordées.

De la violence à la résilience : désamorcer les mécanismes implicites

Changer de paradigme : du bien-être individuel au bien collectif et planétaire

Le dépassement de cette violence sous-jacente passe par l’adoption de cadres normatifs et éthiques centrés sur la coviabilité et la régénération. Il s’agit de privilégier les pratiques qui bénéficient à la fois à l’individu et à la planète, reconnaissant que ce qui est bon pour l’un est bon pour l’autre. Le droit humain à un environnement sain et les principes de justice climatique et environnementale doivent devenir les piliers des politiques publiques. Cela implique de repenser la valeur du travail et d’intégrer pleinement les limites planétaires dans la prise de décision économique.

Une éthique de la douceur forte

Opposer à des violences lentes une douceur forte : persévérante, collective, outillée. Douceur des formes urbaines qui protègent sans exclure, des politiques qui privilégient la santé globale sur le court-termisme, des technologies sobres au service des usages essentiels, des relations qui donnent du temps long aux enfants, aux seniors, aux sols et aux rivières.

La violence implicite des sociétés occidentales n’est pas inévitable. Elle est le résultat de choix historiques cumulés, donc réversibles. L’important n’est pas d’attendre le grand soir, mais de désamorcer chaque micro-violence – chimique, thermique, sonore, algorithmique, narrative – là où nous vivons. Ce faisant, nous reconstruisons la confiance : entre nous, avec les institutions, et avec les milieux qui nous tiennent en vie. C’est le début d’une politique véritablement humaine.

Conclusion : vers une culture de la non-violence systémique

Les violences implicites, invisibles et sous-jacentes de nos sociétés occidentales sont la marque d’une déconnexion fondamentale entre l’humain, son système social et son milieu de vie. Elles ne sont pas l’œuvre d’individus malveillants, mais la conséquence historique d’un modèle structurel qui a érigé la destruction et l’épuisement en moteur du progrès. Rendre visible cette violence, c’est initier la possibilité de la désamorcer. En adoptant une éthique de la ‘’coviabilité’’ et en intégrant l’interdépendance avec le vivant au cœur de nos structures, nos sociétés, en particulier en Occident, pourraient non seulement se réconcilier avec les écosystèmes, mais aussi se libérer d’une source majeure d’épuisement et de souffrance humaine.

La véritable modernité résidera dans la capacité à bâtir des sociétés où la non-violence serait une qualité non seulement des individus, mais de leurs structures mêmes et de leurs dirigeants.

Laisser un commentaire