Le monde moderne est-il vraiment plus pollué que celui du Moyen Âge ?

Le monde moderne est-il vraiment plus pollué que celui du Moyen Âge ?

Pourquoi notre époque « propre » est en réalité bien plus toxique que celle des chevaliers et des châteaux forts

Le paradoxe de la propreté moderne

Dans l’imaginaire collectif, le Moyen Âge est souvent représenté comme une période ‘’sale’’, une ère dans laquelle les villes n’étaient que rues boueuses, cloaques de déchets et d’animaux errants. Comparativement, nos villes actuelles sont perçues comme des lieux propres, tout comme, par extension, notre période moderne. Du moins dans les sociétés dites développées.

Le contraste est donc violent : d’un côté, une saleté médiévale bien visible, de l’autre, une modernité purifiée et assainie.

Mais en y regardant de plus près, l’affaire n’est pas si simple. Comparons donc la nature, l’échelle et les impacts des pollutions entre ces deux époques.

Le Moyen Âge : une saleté locale mais une pollution limitée

Un mot sur ce Moyen Âge : son histoire s’étire sur une très longue période, du Haut Moyen Âge (Vème au Xème siècle, formation des royaumes médiévaux), au Moyen Âge central (Xème au XIIIème siècle, essor des villes et du commerce), pour finir au Bas Moyen Âge (du XIIIème au XVème siècle, famines, épidémies et guerres, mais aussi essor technique). Durant ces longs siècles, l’hygiène était rudimentaire et les déchets très visibles dans l’espace public : déchets organiques issus des organes émonctoires, boue et fumier, désagréables mais biodégradables ! On peut considérer que cette pollution se trouvait concentrée dans les centres urbains.

La santé publique médiévale était probablement impactée par une pollution essentiellement domestique, liée notamment à l’usage exclusif de foyers au bois, qui dispersait leurs émanations à l’intérieur des logis. Domestique pour l’essentiel, car en l’absence d’industrie lourde, il n’existait à l’époque gère de polluants persistants. Guère, car le plomb est tout de même utilisé depuis des millénaires (au Moyen Âge : plomberie, toiture, vitraux, imprimerie), avec des conséquences non négligeables sur la santé des humains et des écosystèmes.

Dernier point, la population médiévale était très réduite, comparativement à l’époque moderne. Entre le Moyen Âge et la période actuelle, la population de Paris est passée de 25 000 habitants (au XIIème siècle) à 13 millions pour le Grand Paris. Londres est passée de 15 000 habitants (XIIème) à 9 millions pour le Grand Londres. Enfin, la ville de Nice est passée de 3 000 habitants (XIIème) à 353 000 aujourd’hui. Les populations ont donc été multipliées par un facteur allant de 40 à plus de 100. La planète hébergeait autour de 300 millions d’humains, à comparer aux 8 200 millions d’aujourd’hui (27 fois plus en un millénaire). Avec une agriculture extensive et une très faible consommation de ressources, la pression humaine sur les écosystèmes était donc bien moindre au Moyen Âge que de nos jours.

Pour conclure ce point, si le monde moyenâgeux était ‘’sale’’ localement (sauf à reconsidérer la notion de saleté, parce que la boue n’est pas ‘’sale’’), il n’avait pas les moyens de détruire son environnement. Ce qui est déjà un point majeur !

L’époque moderne : apparemment propre en surface, mais polluée en profondeur

La révolution industrielle démarrée au XVIIIème siècle a marqué une véritable rupture historique, avec la machine à vapeur, le métier à tisser mécanique, la production en masse de fer et d’acier, les chemin de fer et bateau à vapeur. Toutes ces révolutions ont été permises par l’usage ‘’explosif’’ des énergies fossiles. Leur combustion a induit la libération massive de particules fines, de CO2 et de métaux lourds dans l’atmosphère et l’environnement. La pollution industrielle et urbaine moderne était lancée.

Mais cette pollution a dépassé celle des seules combustions. Une myriade de polluants totalement nouveaux est apparue, souvent à partir des mêmes ressources fossiles (pétrole et gaz) : plastiques et microplastiques, pesticides de synthèse, résidus pharmaceutiques et hormonaux dans l’eau, et même ‘’polluants éternels’’, comme les PFAS, des substances perfluoroalkylées et polyfluoroalkylées, utilisées comme antiadhésifs, antitaches, imperméabilisants, résistants aux flammes et aux fortes chaleurs. La particularité de ces déchets est qu’ils sont peu ou non biodégradables, voire persistants durant des siècles. A l’inverse des déchets médiévaux.

On retrouve cette pollution dans les terres et les sous-sols, les océans et les abysses, l’air et même l’espace, avec la multiplication des déchets spatiaux. Elle est aussi extrêmement persistante : citons seulement les déchets nucléaires ‘’à longue vie’’ (l’iode-129 a une période de radioactivité de plus de … 15 millions d’années).

Entre l’urbanisation et l’industrialisation croissantes, les transports multimodaux (des sous-marins aux navettes spatiales), le consumérisme et la globalisation, la planète subit une pression sans précédent dans l’Histoire.

La pollution moderne, globale et invisible, impacte la santé

La pollution de l’air reste le premier facteur environnemental de mortalité prématurée, avec plus de 7 millions de décès annuels selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). Les particules PM2,5 et ultrafines, l’ozone troposphérique et les oxydes d’azote n’existaient pas, ou quasiment pas, au Moyen Âge.

Les océans et les réserves d’eau douce sont littéralement pollués par les déchets plastiques, et les ‘’zones mortes’’ marines se multiplient. La production mondiale annuelle de plastique dépasse aujourd’hui les 400 millions de tonnes, qui finissent tôt ou tard dans les espaces naturels. On retrouve des microplastiques dans la pluie, la neige, le sang, le placenta et le lait maternel, et même le cerveau : des recherches récentes ont montré que les microplastiques et les nanoplastiques (particules encore plus petites) peuvent franchir la barrière hémato-encéphalique.

Les chaînes alimentaires (trophiques) sont donc forcément contaminées, par des pesticides, herbicides, fongicides et métaux lourds, dont la plupart sont des perturbateurs endocriniens. Cette pollution peut être concentrée dans les espèces animales, par bioaccumulation.

Pour terminer cet inventaire peu réjouissant, évoquons également les pollutions invisibles ou muettes : le bruit, la lumière artificielle et les champs électromagnétiques, également omniprésents dans le monde moderne, qui perturbent les écosystèmes, la faune et la flore, ainsi que les organismes humains (stress chronique, sommeil et concentration perturbés).

Ces pollutions ‘’modernes’’ participent à l’explosion des maladies respiratoires et cardiovasculaires, comme l’asthme, la BPCO (bronchopneumopathie chronique obstructive), ou les cancers du poumon, jadis rares. Les perturbateurs endocriniens représentent également une crise silencieuse, à l’origine de troubles hormonaux, de la baisse mondiale de la fertilité, de la puberté précoce, et de la hausse généralisée d’obésité. De nouvelles pathologies environnementales apparaissent, en sus du stress chronique des zones urbaines, avec les allergies et intolérances chimiques, les troubles neurodéveloppementaux associés aux toxiques modernes. En somme, notre exposome est mis à rude épreuve !

Ces ‘’impacts à large spectre’’ (pollutions, chute de biodiversité et changement climatique) sont de plus en plus médiatisés, et finissent par avoir un impact psychologique sur les populations, notamment chez les plus jeunes (écoanxiété).

Les sociétés occidentales exportent leur industrie, et donc une grande partie de ses pollutions et des déchets induits, vers des pays en voie de développement, qui eux, peuvent dans certaines régions, souffrir de pollutions identiques à celles du Moyen Âge.

Changement d’échelle de la pollution

De tout cela, nous déduisons que la ‘’saleté médiévale’’ était visible, mais naturelle : ni plastiques, pesticides ou métaux lourds industriels, et les déchets étaient rapidement intégrés dans les cycles naturels. Les risques médiévaux étaient principalement liés aux mauvaises conditions sanitaires, aux microbes et aux épidémies , plutôt qu’aux maladies chimiques chroniques que nous connaissons aujourd’hui.

Le véritable enjeu est donc de comprendre que propreté visuelle et propreté environnementale sont deux concepts différents. L’éducation environnementale peut y aider.

Comment sortir de cette illusion de propreté ?

Il n’y a guère d’autre voie que celle d’une prise de conscience généralisée, pouvant amener à une réduction en amont des polluants persistants (plastiques, PFAS), à l’amélioration de la qualité de l’air urbain (et rural pour l’ozone), à l’essor de l’agroécologie pour réduire pesticides et résidus chimiques, à la sobriété énergétique et finalement à la prévention de ces fléaux, et à la transition écologique, qui n’a – aujourd’hui – simplement pas démarré. Tout reste à faire – et nous avons beaucoup à gagner : il ne s’agit en aucune manière de se décourager avant d’avoir commencé.

Rendre visible l’invisible pour changer nos modes de vie et de production

Le message à retenir est que l’un des défis majeurs de ce XXIème siècle est de rendre visible l’invisible pour réduire massivement l’impact des pollutions modernes.

Il faut pour cela nous mobiliser, éduquer, alerter et inciter nos décideurs publics et législateurs, nos entrepreneurs, à accepter le changement. Et nous mobiliser en commençant par chacun-e d’entre nous.

Laisser un commentaire