Nous republions ici l’excellente tribune parue dans le journal Le Monde le 10 janvier 2026, rédigée par Marc Billaud, directeur de recherche émérite CNRS et Pierre Sujobert, professeur d’hématologie.
En occultant ou en minorant les déterminismes environnementaux, industriels et sociaux de la maladie, les tenants du « cancer backlash » légitiment la régression des politiques de santé publique, alertent Marc Billaud, chercheur en cancérologie, et Pierre Sujobert, professeur d’hématologie, dans une tribune au « Monde ».
Voici venu le « cancer backlash » [retour de bâton sur le cancer]. Une offensive idéologique qui réduit les causes du cancer aux seuls comportements individuels. Le tabagisme et la consommation d’alcool sont évidemment des facteurs de risque majeurs qui doivent faire l’objet de politiques de prévention ambitieuses, mais, une fois cette priorité reconnue, a-t-on pour autant tout dit ? Certainement pas. Pourtant, ce discours occupe une place croissante dans le débat public. Cette rhétorique est aujourd’hui relayée par des hebdomadaires généralistes, des blogs pseudo-démystificateurs, des réseaux sociaux, des revues se réclamant du rationalisme. Elle est aussi portée par certains acteurs du champ de la cancérologie.
Elle occulte les déterminismes environnementaux, industriels et sociaux du cancer au profit d’une lecture centrée sur les habitudes de vie, la génétique ou le hasard. La mise en évidence du rôle des conditions matérielles d’existence, environnementales comme professionnelles, relèverait ainsi d’une surinterprétation alimentée par une prétendue « hystérie médiatique ». Le cancer backlash a pris de l’ampleur avec l’accumulation des preuves scientifiques sur les causes environnementales du cancer. Il s’est intensifié en réaction à l’engagement des scientifiques, des médecins et d’associations contre l’arrêt du plan Ecophyto, à l’adoption par les parlementaires de la loi sur l’interdiction progressive des substances polyfluoroalkylées (PFAS) et à la mobilisation de plus de 2 millions de citoyens contre la loi Duplomb.
La question du cancer est ainsi devenue un enjeu politique, au-delà de sa dimension sanitaire, ce que le discours du cancer backlash cherche précisément à neutraliser en rabattant la responsabilité sur les individus. Cette vision structure le discours politique, qui présente les cancers dits « évitables » comme relevant avant tout de « comportements vertueux », pour reprendre les mots du président de la République. La prévention se résume ainsi à une moralisation des conduites individuelles.
Les tenants de cet argumentaire exploitent les contraintes épistémiques de l’épidémiologie environnementale. Celle-ci doit analyser des expositions multiples, difficiles à quantifier à l’échelle individuelle, mais susceptibles de produire une morbidité importante à l’échelle de la population. Elle doit aussi tenir compte de longs délais de latence, d’effets cumulatifs tout au long de l’existence et de l’absence de dose seuil clairement définissable pour de nombreux cancérogènes. Cela ouvre la voie à un argument bien rodé : tant qu’un lien causal irréfutable n’est pas établi, ou que le niveau de risque n’atteint pas celui du tabac, restreindre les expositions est jugé irrationnel.
Faux-semblants
Sous ces faux-semblants de doute méthodologique, l’exigence de preuve absolue devient un instrument de déni des expositions environnementales et de disqualification de toute action de politique publique. Or, le Centre international de recherche sur le cancer a classé la pollution atmosphérique comme un cancérogène certain, et les programmes de biosurveillance de Santé publique France révèlent une exposition généralisée de la population à de nombreuses molécules cancérogènes. Ces données ne couvrent qu’une fraction des composés chimiques mis sur le marché, laissant entrevoir l’ampleur de la contamination des corps, des sols, de l’eau et de l’air, qui frappe d’abord les populations les plus vulnérables.
L’exposition professionnelle aux substances cancérogènes n’est ni marginale ni répartie au hasard : parmi les 2,73 millions de salariés concernés, plus de la moitié sont des ouvriers. Chaque année, en France, on estime qu’entre 16 000 et 34 000 cancers sont liés à des expositions professionnelles, un chiffre très probablement sous-estimé, dont à peine 1 800 sont reconnus en maladies professionnelles. Les protagonistes du cancer backlash concèdent volontiers le rôle cancérogène de l’amiante, désormais incontestable, mais gardent le silence sur l’ensemble des autres expositions professionnelles, pourtant massives et bien documentées.
Silence aussi sur les fortes inégalités face à la maladie. Sur les six années d’écart d’espérance de vie entre cadres et ouvriers, près de 40 % de la surmortalité masculine et 30 % de la surmortalité féminine sont imputables au cancer. A localisation et stade équivalents, les personnes issues des milieux modestes meurent du cancer plus souvent et plus rapidement.
Le cancer backlash se pare d’un vernis scientifique, mettant en scène de prétendues controverses. Derrière cette façade se déploie une vision réactionnaire qui légitime la régression des politiques de santé publique, en France comme en Europe. Elle banalise l’exposition à des substances toxiques pourtant reconnues comme cancérogènes : pesticides, PFAS, chlorure de vinyle monomère, oxyde d’éthylène, cadmium, édulcorants de synthèse ou aliments ultratransformés.
Ce discours discrédite les scientifiques alertant sur les risques environnementaux, qualifie leurs interventions de militantes, relègue toute mise en cause des responsabilités industrielles au rang de propagande et assimile l’invocation du principe de précaution à une forme de cancérologie punitive. Nommer ce cancer backlash, c’est dénoncer une stratégie qui voudrait faire croire qu’un bénéfice économique peut justifier un risque sanitaire, que tout serait choisi et rien subi.
Si la science est attaquée ouvertement outre-Atlantique, elle l’est plus insidieusement en France, notamment lorsque les connaissances scientifiques se traduisent en politiques de prévention susceptibles de menacer des intérêts économiques. Les mêmes logiques productivistes qui dérèglent le climat et dégradent la biodiversité fabriquent aussi une partie des cancers. Le nier, c’est choisir l’inaction au détriment de la santé publique.
Marc Billaud est directeur de recherche émérite au CNRS et dépend du Centre de recherche en cancérologie de Lyon. Il a effectué toute sa carrière de chercheur dans le domaine de la cancérologie.
Pierre Sujobert est professeur d’hématologie à l’université Claude-Bernard Lyon-I et aux Hospices civils de Lyon. Ses recherches portent sur les mécanismes de la cancérogenèse des leucémies et lymphomes, et sur le développement de nouvelles thérapeutiques.
Marc Billaud (Directeur de recherche émérite CNRS) et Pierre Sujobert (Professeur d’hématologie)



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