• Santé Environnement 06

Pourquoi ce mal-être chez nos jeunes ?

Le mal-être de nos jeunes est un sujet de plus en plus fréquemment abordé par les médias. Un véritable enjeu sociétal, sur lequel nous trouvons souvent autant d’avis différents que d’observateurs.

Les signes d’alerte objectifs ne manquent pas sur la hausse de ce mal-être, et l’actualité en impute souvent la responsabilité principale à la crise Covid-19 et aux effets délétères des réseaux sociaux, accusés, probablement à raison de manipuler les esprits dans le sens d’une addiction profitable aux GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) et autres BATX (géants de l’Internet chinois : Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi). Mais une analyse plus complète offre d’autres éclairages sur ce problème de santé publique, qui présente toutes les caractéristiques d’un enjeu multifactoriel.

Il existe une contradiction apparente entre les conditions de vie objectivement meilleures qu’autrefois (du moins dans nos contrées occidentales) et le ressenti psychique plus dégradé aujourd’hui.

D’un côté, beaucoup d’indicateurs historiques se sont nettement améliorés : la mortalité des enfants a chuté de façon spectaculaire sur le long terme, et les violences éducatives et sociales (mariages arrangés, professions imposées, place des femmes) sont aujourd’hui davantage délégitimées et condamnées, même si elles restent massives dans le monde. De l’autre, les enquêtes contemporaines montrent bien une baisse de la satisfaction de vie et une hausse des difficultés psychiques déclarées chez les adolescents, particulièrement chez les filles.

Ce “hiatus” apparent pourrait venir en grande partie du fait qu’on compare deux choses différentes : autrefois, les jeunes vivaient souvent dans des cadres plus rustiques ou durs, mais ils exprimaient moins leur souffrance, cette dernière étant alors moins reconnue, moins mesurée, et souvent interprétée en termes de faute, de faiblesse morale ou d’indiscipline. Aujourd’hui, les instruments de mesure, la médicalisation, la parole psychologique et la moindre tolérance sociale à certaines souffrances rendent le mal-être beaucoup plus visible. Cela ne signifie pas qu’il est “inventé”, mais qu’une part du phénomène tient à la visibilisation, à la nomination (autorisation à ressentir et exprimer), et au dépistage.

Ce constat est partagé par les professionnels de la santé mentale à Nice. Comme l’atteste ce propos du Pr Florence Askenazy, cheffe du service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à l’hôpital Lenval (extrait de Nice-Matin du 7 avril 2026).

Nous vous proposons de distinguer plusieurs grands facteurs.

1. La révolution des attentes

Quand la survie, le travail précoce et l’obéissance structurent l’existence, l’horizon psychique n’est pas le même que dans des sociétés qui promeuvent ou promettent l’épanouissement, l’authenticité, la réussite scolaire, l’autonomie, une vie affective réussie et une identité pleinement choisie. Plus une société élève la norme du “bien-vivre”, plus l’écart entre ‘’soi réel’’ et ‘’soi attendu’’ peut devenir douloureux. En termes sociologiques, la souffrance ne dépend pas seulement des privations absolues, mais aussi des attentes normatives et des comparaisons sociales. La pression subjective peut augmenter alors que le niveau de vie augmente également. Cette logique est cohérente avec les travaux récents de l’OCDE sur le bien-être des enfants à l’ère numérique, qui insistent sur l’effet combiné des performances, des comparaisons et des environnements numériques sur le vécu subjectif.

2. L’individualisation des trajectoires

Les sociétés traditionnelles étaient souvent plus âpres et dures, mais aussi plus prescriptives : les rôles y étaient davantage fixés par la famille, le genre, la religion et la classe sociale. Cela réduisait la liberté, mais aussi parfois l’angoisse du choix. Les sociétés contemporaines offrent davantage de possibilités, mais transfèrent au jeune une part croissante de la responsabilité de “se construire”. Cette liberté peut devenir une charge : il faut choisir ses études, son identité, ses relations, son mode de vie, sa future insertion, tout en donnant l’impression d’être maître de soi. Autrement dit, alors qu’il existe moins d’autorité verticale, il y aurait plus de pression à l’‘’auto-fabrication’’.

3. La comparaison sociale permanente, amplifiée par le numérique

Le numérique n’est probablement pas une cause unique ni simple. Les grandes institutions internationales décrivent plutôt un tableau nuancé : les effets varient selon les usages, les vulnérabilités initiales, le temps passé, le type d’interactions et la qualité des relations hors ligne. Mais il existe un mécanisme plausible fort : la mise en comparaison continue de soi, la quantification sociale par les “likes” de prétendus ‘’amis virtuels’’, l’exposition à des vies idéalisées, vantées par des cohortes d’influenceurs, l’impossibilité de “sortir” du groupe (effet du cloisonnement et des ‘’bulles cognitives’’), et l’extension des conflits, humiliations ou exclusions au-delà de l’école. L’UNICEF comme l’OCDE soulignent ce caractère non univoque mais potentiellement délétère, notamment lorsque les réseaux compensent une solitude hors ligne déjà installée.

4. La fragilisation des liens de proximité

Le mal-être des jeunes n’est pas seulement une affaire “intrapsychique” : il dépend fortement de la densité des liens concrets. Or plusieurs signaux récents vont dans le sens d’un affaiblissement ou d’une transformation de la sociabilité : montée de la solitude, temps passé seul en hausse selon certaines données, éclatement des cellules familiales, recul de certaines formes de présence physique, et difficulté croissante à trouver des lieux intermédiaires peu coûteux (à l’instar des cafés-flipper d’antan, par exemple) où être ensemble sans objectif productif. L’OCDE a fait de la connexion sociale et de la solitude un enjeu majeur de bien-être, et des données récentes montrent une progression du temps passé seul chez les jeunes dans certains pays. Et en novembre 2023, l’OMS a lancé une Commission sur le lien social (“Commission on Social Connection”). Dans son communiqué, elle indique que cette commission vise à traiter la solitude comme une menace urgente pour la santé et à faire du lien social une priorité mondiale. Son rapport de juin 2025 indique qu’une personne sur six dans le monde est touchée par la solitude – avec des répercussions importantes sur la santé et le bien-être, et un fait contre-intuitif majeur : la solitude est la plus répandue chez les adolescents et jeunes adultes (environ 1 sur 5), et dans les pays à faibles revenus (près d’1 sur 4). À l’échelle mondiale, une enquête Gallup-Meta menée dans 142 pays montre que 25 % des 15-18 ans se déclarent « très » ou « assez » seuls, et ce taux monte à 27 % chez les 19-29 ans, contre 17 % chez les plus de 65 ans.

En France, alors que 53 % des habitants imaginent que la vieillesse est la première cause de solitude, c’est en réalité le contraire : 40 % des moins de 25 ans déclarent une solitude chronique, contre seulement 7 % des plus de 65 ans, soit un écart de 33 points. Selon l’IFOP (octobre 2024), 62 % des 18-24 ans se sentent régulièrement seuls. Et plus d’un jeune sur deux (54 %) dit se sentir abandonné… La Fondation de France note un pic marqué chez les 25-39 ans : 35 % se sentent fréquemment seuls, soit deux fois plus que les 60-69 ans. Le passage du lycée à l’enseignement supérieur est identifié comme un point de bascule particulièrement isolant. La solitude chronique serait passée de 13 % de la population avant la crise sanitaire à 17 % en 2024, un niveau qui n’est jamais redescendu à son niveau d’avant-pandémie.

Le Japon est le pays qui a le plus formalisé ce problème politiquement. Le phénomène du hikikomori (retrait total de la société pendant plus de six mois) concernait un demi-million de jeunes de 15-39 ans en 2016. En 2022, les estimations nationales portaient ce chiffre à près d’un million et demi de personnes de tous âges, soit environ 2 % de la population. En réponse, le Japon a nommé un Ministre de la Solitude et de l’Isolement dès 2021 – une première mondiale – et a promulgué en avril 2024 une loi reconnaissant officiellement la solitude comme problème national, obligeant les collectivités locales à agir.

5. Les transformations urbaines et spatiales

Les villes et les espaces de vie sont souvent moins dangereux qu’autrefois sur certains plans, mais pas forcément plus appropriables par les jeunes. Beaucoup d’enfants et d’adolescents disposent de moins d’autonomie réelle dans l’espace public : déplacements très contrôlés, raréfaction d’espaces gratuits, privatisation des lieux de rencontre, intensification des temps de transport, logements parfois plus petits ou plus chers, dépendance accrue à l’école ou au domicile comme seuls lieux structurants. Cela peut produire une vie très sécurisée en apparence, mais pauvre en expériences autonomes, en jeu libre, en sociabilité spontanée et en sentiment de prise sur le monde. L’OCDE relie d’ailleurs les politiques urbaines peu inclusives à des risques accrus d’isolement et de moindres opportunités sociales pour les jeunes.

La tendance la mieux documentée concerne l’autonomie de déplacement. Des synthèses récentes rappellent qu’en Angleterre, la part des 7-8 ans allant seuls à l’école est passée de 80 % en 1971 à 9 % en 1990, et d’autres travaux constatent aussi une baisse durable de la mobilité indépendante en Grande-Bretagne, en Scandinavie et en Finlande. Les causes qui reviennent le plus souvent sont la domination de l’automobile, l’allongement des trajets, et les inquiétudes parentales liées au trafic et à la sécurité. La France va dans le même sens. Le Cerema note que la ville a été reconfigurée depuis une cinquantaine d’années en faveur de l’automobile. Il rappelle aussi qu’en France, sur les 30 dernières années, la part des trajets domicile-école effectués à pied par les plus de 6 ans a baissé de 52,1 % à 32,3 %, tandis que le vélo est passé de 7,5 % à 3,3 %.

Concernant les espaces de vie, il semble exister moins de liberté spatiale autonome et moins de tolérance pour les usages spontanés des jeunes. Des travaux parlent de suspicion et de régulations qui restreignent leur monde spatial ; d’autres décrivent des processus d’‘’enclosure’’, de ‘’sanitisation’’ et d’appropriation temporaire qui les déplacent hors de certains espaces publics.

Il y a tout de même un mouvement inverse dans certaines villes (restons positifs !) : rues scolaires, apaisement de la circulation, reconquête des abords d’école et participation des enfants aux projets. Le Cerema présente ces aménagements comme des moyens de redistribuer l’espace public vers les piétons, la sociabilité et la renaturation, et des travaux récents sur les School Streets suggèrent un effet positif sur la mobilité active et l’autonomie.

6. L’école comme machine de tri plus diffuse et plus intense

L’école d’hier pouvait être beaucoup plus brutale (sanctions morales et physiques, abus éducatifs, ostracisation). Mais, à l’exception de cas scandaleux comme l’institution privée de Bétharram (violences et agressions sexuelles), l’école d’aujourd’hui, même moins violente physiquement, peut être plus enveloppante (voire étouffante) psychiquement : évaluation continue, orientation précoce, compétition scolaire, peur du déclassement, importance du diplôme dans des économies incertaines, et extension de la logique de performance à toute la personne. La pression ne porte plus seulement sur “obéir” mais sur “réussir”, “se projeter”, “être motivé”, “avoir confiance” et “être adaptable”. Ce déplacement, du disciplinaire vers la performance, peut-être moins visible mais très coûteux sur le plan psychique. Les synthèses OMS/OCDE signalent bien l’articulation entre stress scolaire, baisse de satisfaction de vie et dégradation du bien-être adolescent.

7. La famille a changé de forme de pression

Sans tomber dans une généralisation excessive, la famille contemporaine est souvent moins autoritaire, mais elle peut être plus “investie” affectivement et plus anxieuse. L’enfant attendu comme projet central, l’hyperattention parentale, la négociation permanente, la peur de l’échec éducatif et la surprotection peuvent produire une autre vulnérabilité : moins de violence directe, mais plus de dépendance au regard parental, moins d’expériences de séparation graduelle mais plus d’inquiétude transmise. Il ne faut pas idéaliser le passé : les violences familiales y étaient bien plus banalisées. Mais la sortie partielle de la violence n’a pas automatiquement produit de la sérénité ; elle a parfois déplacé la pression vers l’anticipation, la performance et le contrôle. L’UNICEF rappelle d’ailleurs qu’une très grande part des enfants du monde subit encore des punitions violentes à domicile, ce qui interdit tout récit simple de “progrès familial”.

8. L’incertitude historique est devenue plus cognitive que physique

Beaucoup de jeunes des siècles passés vivaient sous une dureté matérielle extrême, mais le monde contemporain impose une autre charge : dérèglement climatique et écoanxiété, crises géopolitiques, coût du logement, incertitude professionnelle, sentiment de déclassement, flux continu d’informations anxiogènes. On souffre moins d’un danger immédiat local, mais davantage d’une insécurité anticipée, abstraite, diffuse, permanente. L’esprit adolescent, très sensible à l’avenir et au regard social, absorbe fortement cette ambiance d’époque. Les rapports récents de l’UNICEF et de l’OCDE replacent le bien-être des enfants dans ce contexte de crises multiples et d’imprévisibilité.

9. Les inégalités et vulnérabilités se concentrent davantage

Quand on dit “les jeunes vont mal”, on agrège souvent des groupes très différents. Les difficultés sont plus fortes chez certains profils : filles adolescentes, jeunes LGBT+, jeunes précaires, migrants, victimes de violence, jeunes isolés, souffrant de handicap, ou exposés à des troubles déjà présents. Les moyennes cachent donc une polarisation : des jeunesses vont bien, d’autres beaucoup moins, selon des ratios variables en fonction des pays. L’OCDE et l’OMS soulignent cette dimension très inégalitaire du mal-être et des besoins de soin.

10. Enfin, il faut distinguer mal-être, trouble mental, plainte sociale et langage disponible

Une société peut produire davantage de discours sur la souffrance sans produire mécaniquement plus de psychopathologie sévère. Inversement, elle peut mieux mesurer de vrais troubles auparavant invisibles. Le “hausse du mal-être” mélange souvent : symptômes, sentiment de solitude, insatisfaction, consultations, diagnostics, prescriptions, exposition médiatique et tolérance nouvelle à l’expression de la détresse. C’est pourquoi il faut éviter deux erreurs symétriques : dire “avant c’était pire, donc aujourd’hui ils exagèrent”, ou dire “tout vient d’une cause unique, par exemple les écrans et les réseaux sociaux”. Les sources récentes pointent plutôt vers une causalité multiforme.

En résumé, le paradoxe entre les conditions de la vie moderne (et occidentale) et la détérioration psychique des jeunes, n’en est pas vraiment un. Les jeunes d’hier subissaient souvent plus de dureté objective, tandis que les jeunes d’aujourd’hui subissent souvent plus de pression subjective, comparative, réflexive et anticipatrice. Le passage d’un monde de contrainte à un monde de performance, de comparaison continue et d’incertitude diffuse expliquerait une bonne part du décalage entre “réalités” et “ressentis”. Et il faut ajouter que ces ressentis sont désormais mieux reconnus, mieux mesurés et donc plus légitimes à exprimer qu’autrefois.

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