| Après une précédente newsletter consacrée à la santé des océans (avec l’UNOC3 de Nice), nous allons nous focaliser sur la loi Duplomb, et particulièrement son volet concernant la réintroduction de l’insecticide acétamipride. La mobilisation citoyenne et scientifique, avec une pétition record de plus de 2 millions de signataires sur le site de l’Assemblée Nationale, a très vraisemblablement incité le Conseil constitutionnel à censurer cette réintroduction le 7 août. Sans cette censure, l’insecticide systémique nommé ‘’acétamipride’’, un néocotinoïde de synthèse, interdit en 2018 en France, aurait pu être légalement réautorisé en 2025. Comme tous les sujets sur lesquels se confrontent l’économie et le duo santé-environnement ou l’écologie au sens large, les clivages se font âpres, notamment dans les assemblées parlementaires, dans les médias ou sur les réseaux sociaux. ![]() Pour tenter de comprendre comment les rédacteurs de cette loi Duplomb ont délibérément placé les priorités économiques devant la santé environnementale et humaine, revenons aux racines de cette mobilisation. Nous le verrons, ce dossier est aussi au cœur du concept important de One Health : une seule santé. Celle des humains, de la biodiversité et de la planète. Pourquoi la loi Duplomb ? Il est utile de rappeler que la proposition de loi a été soumise par le sénateur (Les Républicains) de la Haute-Loire Laurent Duplomb, ancien éleveur devenu président de la chambre d’agriculture de Haute‑Loire (2013–2017), en tant que représentant de la FNSEA. C’est ainsi qu’il est considéré comme le porte-voix de la FNSEA au Sénat, dont les revendications ont été très largement reprises par la loi (réintroduction de néonicotinoïdes dont l’acétamipride, assouplissement des règles sur les bassines (stockage d’eau) et les bâtiments d’élevage). Rappelons aussi que ce syndicat agricole est présidé par Arnaud Rousseau, chef d’une exploitation céréalière de plus de 700 hectares en Seine-et-Marne, lui-même issu d’une famille de producteurs betteraviers. La loi a officiellement vocation à ‘’lever les contraintes sur l’agriculture française et la rendre plus compétitive face aux producteurs étrangers’’. De quoi parle-t-on ? L’insecticide acétamipride avait été interdit en France pour l’usage agricole à partir de 2018 (interdiction confortée par une loi additionnelle en 2020). Au bémol près, qu’entre 2021 et 2022, des dérogations avaient permis le traitement par enrobage des semences de betteraves, avant leur annulation par la Cour de justice de l’UE début 2023. En 2025, la réintroduction de l’acétamipride concerne spécifiquement la production betteravière sucrière (protection contre les pucerons et la jaunisse virale) et de noisettes. Or ces productions ne représentent que 1,7 % des exploitations françaises et leurs traitements nuisent à l’apiculture. Il ne s’agit donc pas de ‘’sauver l’agriculture française’’. Hervé Jactel, ingénieur agronome, entomologiste et directeur de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE), rappelle qu’au pic des attaques de pucerons sur les betteraves en 2020, les pertes de rendement n’ont été que de 15 % à 20 % (notamment liée à la sécheresse). Il rappelle que le sucre blanc raffiné n’est pas une ressource vitale, et que la betterave à sucre est principalement une culture de rente, d’ailleurs largement utilisée pour la production de bioéthanol. On ne parle donc déjà plus d’alimentation. Il semble bien que cette loi participe de l’actuel recul général (‘’backlash’’) constaté depuis quelque temps sur l’écologie et les mesures de protection sanitaire et environnementale. Elle est un des nombreux symboles d’un modèle agroalimentaire industriel et chimique brutalement confronté aux limites planétaires et sanitaires. Bien au-delà de la seule molécule d’acétamipride, il s’agit pour les promoteurs de cette loi de défendre bec et ongles un modèle issu de la ‘’Révolution verte’’ des années 1960, fondé sur une course effrénée aux rendements, aux premiers dépens des agriculteurs, mais devenu un frein majeur à la transition écologique et sanitaire. Pourquoi une réaction populaire aussi vive ? Le succès retentissant de la pétition déposée sur le site de l’Assemblée Nationale, montre que le processus même du vote de la loi Duplomb a cristallisé une forme vive de saturation de l’opinion publique à l’égard de l’influence majeure du lobbying sur les votes parlementaires et l’action publique. D’autant plus que cette loi impacte la santé publique et l’écologie, dont les enjeux sont de mieux en mieux appréhendés par la population française. D’aucuns verraient dans cette réaction d’opposition une saine réaction démocratique face à des dérives affairistes. Notons que quelques pétitions en faveur de la loi Duplomb, se positionnant sur la « vérité et non l’idéologie », ont également été lancées pour contrer le mouvement populaire, recueillant environ 20 000 signatures. Parlons-en, des vérités. Quels impacts sur la santé humaine ? Lors de la séance parlementaire du vote de la loi Duplomb, le 8 juillet, la Parisienne Fleur Breteau, elle-même frappée d’un cancer et fondatrice du collectif Cancer Colère, a donné un visage à cette maladie en manifestant sa révolte dans l’hémicycle, contre le vote qui venait d’avoir lieu. Au-delà de cet événement médiatique marquant, plusieurs agences sanitaires et institutions scientifiques se sont positionnées sur les risques liés à l’usage ou à la réintroduction de l’acétamipride. Citons le conseil scientifique du CNRS ou l’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail). Cette dernière a publié deux avis défavorables à la réautorisation de l’acétamipride : en 2018, dans le cadre de la lutte contre les pucerons de la betterave, puis en 2021, dans une nouvelle évaluation, confirmant l’existence d’alternatives viables. Un rapport de mai 2025 (PAN Europe & Générations Futures) a présenté 16 études récentes dont 3 in vivo démontrant une possible neurotoxicité du développement chez les mammifères (franchissement de la barrière placentaire et impacts sur le cerveau embryonnaire et le neurodéveloppement). Des traces d’acétamipride et de son métabolite (N-desmethyl-acetamiprid) a été retrouvé dans le liquide céphalo-rachidien de nombreux enfants. Une étude de 2022 (« The Effect of Increasing the Dose of Acetamiprid and Dichlorvos on the Reproductive Performance of Laboratory Mice » (Jalalizand et al., Advanced Biomedical Research)[1] a montré que la consommation d’eau contaminée, à doses élevées, entraîne des perturbations biologiques nettes : retard de croissance, perturbation du système reproducteur, modification des hormones sexuelles, réduction de la fertilité potentielle. L’excès d’acétamipride représente un risque réel pour la santé reproductive masculine chez les mammifères, même lorsqu’il est administré via l’eau. Or, précisément, des chercheurs japonais ont fait état, dans la revue Environmental Monitoring and Contaminants Research[2], le 31 mai 2025, de détections de pesticides néonicotinoïdes dans … l’eau de pluie. Les chercheurs ont mesuré la présence de néonicotinoïdes dans les eaux de pluie sur deux villes japonaises, Tsukuba (260 000 habitants) et Kashiwa (430 000 habitants), situées près de zones agricoles de l’archipel, en périphérie de Tokyo et d’Osaka. L’acétamipride était présent dans 82 % des échantillons, et 91% d’entre eux contenaient des néonicotinoïdes. Cette découverte montre combien la diffusion locale de ces toxiques environnementaux peut se disséminer à très grande échelle. Au total, les études in vitro et in vivo sur des mammifères, montrent des effets neurodéveloppementaux, anxiogènes, reprotoxiques (fertilité masculine), cancérogènes, épigénétiques, un stress oxydatif & une inflammation bronchique. Rappelons que l’étude de l’effet neurotoxique de cette molécule a été demandée trois fois aux industriels par l’EFSA, mais qu’elle n’a jamais été fournie. Cette situation est illégale, car la neurotoxicité est un facteur d’exclusion de l’AMM (autorisation de mise sur le marché). Une vingtaine de sociétés savantes médicales (cancérologie, pédiatrie, endocrinologie, hématologie, neurologie, infectiologie…) se sont prononcées sur la dangerosité de cette molécule. Le 26 juillet 2025, un collectif regroupant 34 sociétés savantes, fondations, syndicats, associations et collectifs de professionnels de la communauté scientifique et médicale, a même déposé une saisine auprès du Conseil constitutionnel[3]. L’Ordre national des médecins s’est également engagé, le 30 juillet, contre cette loi : « Sur le plan médical, le doute n’est pas raisonnable ». On peut donc affirmer que les experts en santé se sont quasiment unanimement prononcés sur la dangerosité de l’acétamipride et la nécessité de son interdiction. Si l’EFSA (agence sanitaire européenne) a bien autorisé l’acétamipride, pour autant, elle reconnaissait en 2024 des « incertitudes majeures » sur l’effet de ce pesticide sur la santé (notamment le développement du cerveau des jeunes enfants). Précisons que la cancérogénicité de l’acétamipride n’a pas encore été pleinement démontrée chez l’humain, mais que d’importants doutes subsistent, de même que sur la reprotoxicité. De nombreuses corrélations sont mises en lumière par les études, au sujet desquelles le toxicologue, biochimiste et directeur d’une unité à l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) Xavier Coumoul dit que « ce sont de vrais signaux d’alerte, des études fiables, publiées dans des revues scientifiques avec un système de relecture et menées sur des échantillons de population de souvent 200 à 300 personnes donc quand même importants », avant de conclure : « Je pense que le minimum pour un gouvernement qui décide de réintroduire une molécule comme l’acétamipride sur le marché, c’est de financer des études pour être sûr qu’elle est sans danger. Ici on réintroduit une substance qui a été interdite par le passé donc sur laquelle forcément il y a un doute, mais on ne met aucun fonds supplémentaires pour prouver son innocuité. Je trouve ça vraiment problématique. » (source France Info, 25 juillet 2025). Pour lever les quelques doutes résiduels et pouvoir affirmer, le cas échéant, une causalité ferme, il faudrait plusieurs études épidémiologiques observant les mêmes corrélations sur des populations différentes, ainsi que des études expérimentales. Dans l’attente, c’est précisément en pareil cas que doit absolument s’appliquer le principe de précaution, intégré dans la Charte de l’environnement de 2004, puis dans la Constitution française en 2005. C’est précisément ce qui a fondé la décision du Conseil constitutionnel du 7 août. En plus de l’intoxication aux pesticides, la hausse de la consommation du sucre raffiné, dont celui issu de la production betteravière, induit de nombreuses pathologies : diabète de type 2 (pics glycémiques), maladies cardiovasculaires (triglycérides, inflammation chronique), surpoids et obésité, effets neurocognitifs et comportementaux (troubles de l’attention, dépendance alimentaire), effets métaboliques généraux (stéatose hépatique non alcoolique ou foie gras), caries dentaires, etc. C’est donc ce qu’on appelle une ‘’double peine’’ en matière de santé publique. Quels impacts sur l’environnement ? De nombreuses alertes ont été émises sur cet autre aspect de la santé globale. L’EFSA (Autorité européenne de sécurité des aliments) a mené plusieurs évaluations entre 2012 et 2024 sur l’acétamipride dans les denrées alimentaires et ses effets sur les abeilles. Celles-ci ont mené à une révision à la baisse des LMR (limites maximales de résidus) en 2024, en raison de données toxicologiques nouvelles, et à l’identification d’effets sublétaux et neurotoxiques potentiels sur les pollinisateurs (il est bien question de néonicotinoïdes), absolument indispensables notamment à la production fruitière et maraîchère. L’IPBES (plateforme internationale pour la biodiversité, ‘’GIEC de la biodiversité’’) a intégré l’acétamipride dans ses synthèses de substances menaçant les insectes (rapports de 2019 et 2022). Alors qu’une méta-analyse a déjà indiqué que la biomasse des insectes a subi une chute d’environ 45 % en seulement 40 ans… Les insectes sont lourdement impactés : des études récentes ont révélé des effets délétères sur les populations pouvant survenir à des concentrations de substance environ un million de fois inférieures à celles induisant la mort immédiate des individus. PAN Europe et Générations Futures ont quant à elles produit un dossier de synthèse en 2025, avec 16 études scientifiques listant la neurotoxicité du développement, la contamination environnementale persistante et les effets sur les colonies d’abeilles. Outre l’éradication des pollinisateurs et des insectes en général, et l’affaiblissement des populations d’amphibiens ou d’oiseaux (à l’échelle mondiale, environ 48 % des espèces d’oiseaux sont en déclin), des alertes sur les contaminations des nappes phréatiques surgissent également dans de nombreuses régions, rendant l’eau impropre à la consommation (nitrates, PFAS, pesticides, etc.). Quelles solutions ? Le second rapport de l’ANSES (2021) identifiait des solutions alternatives, et notamment deux autres insecticides « aux impacts limités sur l’environnement et rapidement substituables aux néonicotinoïdes » : le flonicamide et le spirotétramate. Depuis, deux études scientifiques publiées en 2023 et 2024 dans la revue Crop Protection sur la base d’une centaine d’essais menés en plein champ ont montré qu’ils étaient même beaucoup plus efficaces que l’acétamipride contre la jaunisse virale : jusqu’à 87 % d’efficacité lorsque le traitement était associé à la plantation d’orge (plante répulsive pour les pucerons) entre les rangs de betteraves contre seulement 55 % pour le seul acétamipride. Les solutions sont aussi celles d’un retour à la raison et aux principes connus de l’agroécologie pour rendre réellement durable l’agroalimentation et protéger la santé globale. A titre d’illustration, une expertise scientifique collective publiée en 2022 par l’INRAE a montré qu’il est possible de mieux protéger les cultures des nuisibles (sans pesticides) en augmentant la ‘’diversité végétale’’. Or en France, environ 86 % des surfaces agricoles ont une biodiversité insuffisante… Polluer les sols et le vivant pour produire du sucre et du carburant, fut-il durable ou vert, correspond-il à un modèle durable et respectueux de notre environnement ? Cette crise est l’occasion de nous interroger sur le modèle agroalimentaire que nous souhaitons. Notre appréciation Comme toujours, sur de tels dossiers, les avis peuvent diverger mais des solutions existent. La question est bien plutôt celle de la vision et du courage politiques. A titre d’exemple, citons l’échec des plans Ecophyto successifs : lancement à partir de 2008 après le Grenelle de l’Environnement pour réduire l’usage des pesticides de 50 % en 2018, suivi par Ecophyto 2, Ecophyto 2+ et Ecophyto 2030 pour aboutir à une hausse des consommations de pesticides par hectare (de 3,46 kg/ha en 2013 à 3,65 kg/ha en 2023). En février 2024, face aux tensions agricoles, le gouvernement de Gabriel Attal l’avait suspendu temporairement, avant de le relancer en mai 2024, avec le sempiternel objectif de -50 % d’ici 2030 par rapport à la période 2015–2017. Mais bien davantage que du solutionnisme à la petite semaine, il s’agirait sur un sujet de cette ampleur (l’agroalimentation) de tout remettre sur la table, et de reconnecter les liens entre agriculture, biodiversité, climat et santé publique, en s’appuyant sur les concepts novateurs d’exposome et de One Health (Une seule santé) avec le souci prioritaire de l’intérêt général. Le chercheur belge Fabrice DeClerck, spécialiste des interactions entre alimentation et environnement rappelle que la production alimentaire représente 30 % du changement climatique, une des limites planétaires (seuil au-delà duquel les équilibres naturels garantissant la vie peuvent être déstabilisés), plus de 80 % d’utilisation de l’eau douce, une autre limite planétaire, et plus de 80 % de la perte de biodiversité, une troisième limite planétaire. L’usage intensif des plastiques et des pesticides représente une autre de ces limites planétaires. L’agroalimentation est donc un sujet majeur de transition. Outre le succès de la pétition, une autre bonne nouvelle est apparue dans une tribune au « Monde » : un collectif de près de 400 chefs cuisiniers et acteurs de la restauration a appelé au retrait de cette loi controversée (l’un d’eux affirmant que « cette loi est une supercherie à la solde de l’agro-industrie »), à l’instauration d’un moratoire sur l’usage des pesticides et à une transformation profonde du système alimentaire français : « Nous, restaurateurs, faisons ce métier pour nourrir, pas pour empoisonner ». Enfin, si l’on peut se féliciter de la censure de la réintroduction de l’acétamipride, gardons à l’esprit que d’une part, la FNSEA et ses soutiens n’ont pas dit leur dernier mot, et que d’autre part, les autres piliers de la loi Duplomb (élevages intensifs et mégabassines) ont été maintenus par le Conseil constitutionnel, alors qu’ils sont clairement incompatibles avec une saine préservation des liens santé-environnement. La vigilance et la mobilisation restent donc de mise. Et nos félicitations à la jeune étudiante Eléonore Pattery, à l’initiative de la pétition le 10 juillet dernier : la jeunesse se défend ! [1] https://journals.lww.com/adbm/fulltext/2022/11000/the_effect_of_increasing_the_dose_of_acetamiprid.114.aspx [2] https://www.jstage.jst.go.jp/article/emcr/5/0/5_20240042/_article [3] Affaire N° 2025-891 DC : observations de la communauté scientifique et médicale – 26 juillet 2025 |
Post-Scriptum : l’acétamipride sera également interdite – bien tardivement – pour les particuliers à partir de 2027.



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