Nous avons le plaisir de partager avec vous cet article spécialement rédigé pour notre association Santé Environnement 06, par le Dr Philippe Carrenco, médecin hygiéniste. Nous le remercions !
Biocide, qu’est cela ?
Les produits biocides sont qualifiés réglementairement dans le cadre de la législation européenne. Ce sont « des substances ou des mélanges de substances destinées à détruire, repousser ou rendre inoffensifs les organismes nuisibles, à en prévenir l’action ou à les combattre de toute autre manière par une action autre qu’une simple action physique ou mécanique ». En quelques mots : ils tuent la vie ou empêchent subsister les organismes que nous qualifions de nuisibles.
Les humains peuvent-ils réellement identifier et recenser sans erreur ni exagération ces « organismes nuisibles » ?
L’exemple du loup et du lynx sont emblématiques, nuisibles pour certains mais pas pour d’autres. Plus finement, de nombreux insectes qualifiés de nuisibles jusque dans les années 1970 ont été réhabilités pour leur rôle écosystémique : des mouches prédatrices de pucerons à la mauvaise réputation mais également ressources alimentaires des coccinelles, les carabes de la famille des doryphores, qui chassent les limaces et les larves, et bien entendu de nombreux hyménoptères (abeilles, guêpes, frelons) jugés nuisibles par leur piqûre mais indispensable pollinisateurs sans lesquels l’humanité ne peut se nourrir des cultures (84% des espèces végétales cultivées en Europe et 75% dans le monde, dépendent de la pollinisation (87 des 124 principales cultures identifiées par la FAO). En masse produite, cela concerne 35% de la production agricole mondiale).
Descendons encore dans l’échelle de taille. On estime à au moins un milliard le nombre d’espèces microbiennes dans le monde. 1 400 ont été reconnues responsables de maladies humaines et animales. La majorité des microbes, et même certains des pathogènes pour l’Homme, jouent un rôle majeur dans les écosystèmes, les régulations des grands cycles biogéochimiques des sols, des sous-sols et des océans. Pour certains même au sein de nos propres organismes humains, constituant les microbiotes de la peau ou de l’intestin sans lesquels la vie est impossible.
Parmi les biocides : les désinfectants
De plus, on observe que les biocides, à commencer par les produits désinfectants, ne peuvent être utilisés sans dégâts collatéraux. Aucun désinfectant ne sait cibler précisément une espèce de microorganisme nuisible, comme aucun insecticide pour les insectes ou aucun pesticide pour les plantes. De plus, les désinfectants n’ont pas d’efficacité dans la durée. Mesurée à l’hôpital sur les sols et les surfaces, la réduction de la population microbienne après application ne dépasse pas deux heures. En revanche, l’effet des produits ayant perdu leur propriété biocide par dilution dans l’environnement est bien réel, mais pour renforcer les microbes en stimulant leurs mécanismes de résistance à la fois aux biocides et aux antibiotiques qui agissent par des mécanismes voisins.
Pourquoi ne faut-il pas désinfecter à la maison ?
Nous vivons au milieu et grâce à des écosystèmes aux échelles de taille multiples jusqu’aux invisibles. Ces systèmes fonctionnent naturellement en équilibre dynamique mais harmonieux, régulé au fil de l’évolution. Notre milieu de vie est constamment ensemencé par nos microbiotes et ceux de nos animaux domestiques. Cette source est dominante dans la flore bactérienne de nos domiciles, même s’il y a des apports extérieurs.
Par ailleurs, l’exposition aux désinfectants induit des effets négatifs sur la santé. Ces effets sont variables selon les substances, mais aucune d’entre elle n’est neutre : ne pas oublier que ces produits « tuent la vie » au sens littéral de bio-cide. Pour exemple, retenons l’étude canadienne qui rapporte le suivi de 757 enfants pendant leurs trois premières années de vie, période où se constitue le microbiote intestinal définitif. Chez les enfants soumis à un ménage routinier avec désinfectants, il y a deux fois plus d’obèses à l’âge de trois ans (1).
Bien nettoyer, ce n’est pas désinfecter
Le maintien en état de propreté de la maison est une condition de la bonne santé de ses occupants. Faut-il désinfecter en routine par crainte d’attraper un mauvais microbe ?
La réponse est la même qu’à cette autre question : faut-il prendre des antibiotiques tous les jours pour éviter d’être malade ?
Pour les bonnes pratiques de ménage, consultez le récent Guide de Transition vers un Ménage Durable au Domicile, téléchargeable depuis le site du ministère de la santé.
Mais la réponse est-elle différente lorsqu’un ou plusieurs occupants sont atteints d’une maladie infectieuse potentiellement contagieuse ? On voit tout ce qui est fait dans les hôpitaux pour prévenir la transmission des germes !
La maison n’est pas l’hôpital. Le domicile est partagé en permanence par ses occupants en grande proximité. Les locaux, les surfaces, ne sont pas le principal réservoir source de contamination. L’efficacité de la désinfection des locaux et des surfaces est très éphémère au regard des multiples épisodes de recontamination.
Alors que faire quand quelqu’un est atteint d’une maladie contagieuse à la maison ?
Sauf indications médicales spécifiques liées à certaines maladies, quelques conseils généraux et pratiques :
- Ne pas ostraciser la personne malade. Elle a besoin de soutien, attention et empathie. Mais aussi de repos, seule dans la chambre.
- La main est le métro des microbes. Se laver souvent les mains, principal vecteur pour la majorité des agents microbiens pathogènes. Les surfaces souvent touchées doivent être nettoyées (c’est aussi le cas en nettoyage routinier).
- L’air de lave avec de l’air. Aérer la maison plusieurs fois par jour.
- Mieux nettoyer, c’est nettoyer plus souvent et ce n’est pas désinfecter. Augmentez la fréquence du ménage ; Par exemple ménage quotidien au lieu de hebdomadaire.
- Les désinfectants ne sont pas des « renforçateurs de propreté », au contraire. Veiller à maintenir un bon état de propreté visuelle des surfaces et des équipements sanitaires sans changer de méthode ou de produit pour le nettoyage.
- Remplacer les équipements dégradés quand ils ne sont plus nettoyables.
- Laver puis bien sécher les textiles utilisés pour le nettoyage, le plus souvent possible. Ne pas forcer les températures de lavage et de séchage au risque de nuire aux textiles et de leur faire perdre leur efficacité.
- (1) : Tun MH, Tun HM, Mahoney JJ, Konya TB, Guttman DS, Becker AB, Mandhane PJ, Turvey SE, Subbarao P, Sears MR, Brook JR, Lou W, Takaro TK, Scott JA, Kozyrskyj AL; CHILD Study Investigators. Postnatal exposure to household disinfectants, infant gut microbiota and subsequent risk of overweight in children. CMAJ. 2018 Sep 17;190(37):E1097-E1107. doi: 10.1503/cmaj.170809. Erratum in: CMAJ. 2018 Nov 12;190(45):E1341. doi: 10.1503/cmaj.181432. PMID: 30224442; PMCID: PMC6141245.
Pour compléter, cette vidéo de 2 minutes 40 : ici.


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